l'espace bleu entre les nuages

35'17'', vidéo hd, son en 5.1, 2015

sélection officielle du festival international de films de montagnes de katmandou, népal.

je n’ai jamais aimé parler de l’histoire des histoires que je raconte. je n’ai jamais aimé expliquer le propos de mes films. parce que je crois qu’ils doivent parler d’eux même. et puis j’ai peur de ne pas vous laisser le choix de voir, de comprendre ce que vous portez en vous, ce que le film peut vous révéler. le japonais okakura écrivait en 1906 dans le livre du thé :

 

 

‘‘en laissant une part au non-dit, l’artiste offre au spectateur l’occasion de compléter l’idée sous-jacente. il y a là un vide dans lequel nous pouvons pénétrer et que nous pouvons emplir à la mesure de notre propre émotion esthétique.’’1

 

 

 

je crois que j’ai toujours eu envie de ça. envie que vous ressortiez de la projection en ayant trouvé quelque chose. Quelque chose qui vous appartienne, quelque chose qui m’échappe complètement. j’aimerais que pour vous l’espace bleu entre les nuages soit un voyage autant qu’il l’a été pour moi. l’important ce n’est sans doute pas le déplacement physique, ce n’est pas l’exotisme, ce n’est pas la sensation de ne plus être chez soi. j’écrivais pendant mes jours népalais : ‘‘en voyage on ne change pas, on ne devient pas quelqu’un d’autre. on apprend seulement à aller chercher au fond de nous même ce qui nous permet de survivre, de ne pas devenir fou.’’ en voyage on apprend à devenir soi-même, on fait fondre toutes les rigidités de la vie. on apprend à devenir souple, à s’adapter. s’adapter à tout et ne rien programmer à l’avance. le chemin porte en lui sa propre expérience. face à ce constat deux solutions : essayer de le forcer pour aller vite ou simplement laisser faire. et si on met deux jours de plus pour aller de katmandou à pokhara, cela laisse le temps de deux fois plus de rencontres sur le chemin.

 

 

rien n’est définitif

rien ne presse

chaque contre-temps devient l’occasion d’une nouvelle rencontre

chaque détour celle d’une nouvelle vision.

 

 

 

 

si les images que j’ai tournées vous transportent dans un pays lointain et vous montre le népal et ses habitants, le sujet du film n’est pas là. il ne parle pas des coutumes, n’apportent pas d’informations objectives et scientifiques sur le pays, son histoire, ses religions. ce n’est pas que tout ça ne m’intéresse pas, ce n’est pas que je ne m’y suis pas intéressé. c’est simplement que le projet m’a conduit ailleurs, sur une autre route et que j’ai accepté de le suivre dans cette direction. comme le dit avi mograbi :

 

 

‘‘je laisse mon film me guider et pas mon projet guider le film.’’2

 

 

 

 

 

 

 

je crois qu’il existe une infinité de documentaires qui vous apporteront un bel aperçu de ce pays magique entre plaines et montagnes et il est toujours possible de s’y rendre en voyage pour l’apprécier à sa juste valeur . on s’étonnera peut-être que je sois parti si loin pour ne pas faire du voyage et du pays le sujet de mon film. c’est que finalement j’en parle à mots couverts, c’est que ce film n’aurait jamais vu le jour si le voyage n’avait pas existé. derrière les images, les mots, les sons ce sont mes expériences intérieures qui parlent. le népal et mon voyage deviennent alors des supports de méditation, des prétextes à développer mes idées. j’ai souvent dit, quand je parlais de mes projets, que mes films étaient complètement subjectifs. ils ne parlent que pour moi, ils ne valent que par le biais de mes expériences. il aurait sans doute fallu des années pour que je digère tout ce que j’ai vécu là-bas, les hauts et les bas, les doutes et les révélations. et fondamentalement. je ne voulais pas parler de moi, de mon quotidien, ni vous faire un compte rendu basique, trivial et peut-être peu intéressant de mes jours népalais. j’avais envie de vous emmener plus loin, ailleurs. vers quelque chose qui transcende les frontières et nos vies personnelles. en un mot et pour être clair : je n’ai pas fait un documentaire, ni même cherché à le faire.

 

 

 

 

lorsque j’ai présenté mon projet d’essai aux officiels du service pénitentiaire d’insertion et de probation de la manche je me suis retrouvé face à une incompréhension. en mars 2014, j’ai eu la chance de suivre un atelier d’arts plastiques à la maison d’arrêt de coutances. j’ai profité de ce moment pour créer un film. au premier degré, il semble parler de toute autre chose, la référence à l’univers carcéral est gommé, invisible dans les images, invisible dans les sons et dans le commentaire. la voix-off, fonctionne comme une discussion entre deux individus et explore des réflexions en lien avec les peintures pariétales et la création de l’art. débat philosophique sur la quête de l’apprivoisement du monde et de la liberté de l’homme. la première remarque qui m’a été faite était celle que ce film aurait pu être tourné n’importe où et que je passais à côté de mon sujet puisque nulle part il n’était question de l’univers carcéral. je crois que cette réflexion ne pouvait être plus fausse. effectivement les incrustations de sons et d’images japonaises et la voix off peuvent sembler en parfaite déconnexion avec le contexte de tournage du film. et pourtant.

 

 

 

pourtant jamais je n’aurais pu développer cette réflexion si je n’avais pas participé à cet atelier, jamais je n’aurais pensé à invoquer kurosawa sans des discussions avec les hommes présents ces jours là. jamais je n’aurais pensé à faire le lien avec la quête de la liberté à travers l’art si je n’avais pas vu ces hommes enfermés, à qui l’on refuse le statut d’être humain, acquérir une liberté métaphorique en peignant. c’est là que j’ai compris l’importance du faire, l’importance du concret dans la vie d’un homme. la pire dimension de la prison ce n’est pas l’enfermement, c’est d’abord l’absence de possibilité de solitude et ensuite l’absence d’activités. je ne crois pas qu’un film se doive d’être le compte rendu subjectif d’une expérience. cette expérience je la vis seul et je n’ai pas envie de la livrer brute parce qu’elle n’aurait pas de raison d’être sous cette forme. elle n’a été valable que pour moi à un moment donné, dans un lieu donné, dans un état d’esprit donné et je ne crois pas être capable de la traduire en langage cinématographique. ce que je peux transmettre c’est ce qu’elle a laissé en moi, la marque, les réflexions. alors pour ne pas se tromper il faudrait que j’arrête d’utiliser cette étiquette pratique de ‘‘documentaire’’. comme , l’espace bleu entre les nuages n’est pas un documentaire, c’est un essai. une réflexion personnelle amenée par l’errance du voyage.

 

 

 

 

je n’ai jamais caché que je ne savais pas ce que j’allais tourné avant le voyage. comment l’aurais-je pu alors que je ne connaissais ni le pays, ni les gens que j’allais rencontrer, ni même ce que le projet portait en lui-même en terme de possibilités ? il y a, je crois, dans toute ma vie une forte dimension d’errance. j’avance. sans savoir où je vais. pas comme quelqu’un qui serait perdu mais plutôt comme un homme qui préfère ne pas s’encombrer d’un objectif enclavant pour rester ouvert à tout, à ce que la route, ce que la vie peuvent apporter. la beauté de l’errance c’est qu’elle transforme chaque rencontre en amitié, chaque auberge de passage en maison, chaque repas partagé est pris en famille. errer c’est ne pas rester. savoir que l’on ne reste pas empêche l’attachement. il le transforme en amour véritable, inconditionnel. et savoir que tous ces gens rencontrés continuent de marcher en ce moment sur la même terre que moi me rend heureux. pas besoin qu’ils m’appartiennent. pas besoin de passer le rester de mes jours avec eux. avoir partagé un présent a été comme partager une éternité. sans la peur, jamais, de se quitter ou de se perdre.

 

 

 

 

on croit qu’errer c’est être déraciné. je pense qu’il n’en est rien. en errance on échappe simplement à certaines catégories. il n’y a plus de chez soi, car le chez soi est partout. errer c’est transcender la frontière, c’est devenir soi-même un carrefour, un lieu d’échange, une place au croisement des expériences. errer c’est devenir un mouvement sans début, ni fin. errer, c’est échapper aux départs et aux arrivés, c’est ne plus se définir en tant qu’identité indépendante mais en tant qu’être interdépendant des phénomènes et des autres. Devenir mouvement, devenir souple. les philosophes taoïstes soulignent souvent que la souplesse est l’attribut de ce qui vit tandis que la sécheresse et la dureté les attributs de la mort.

 

 

‘‘les hommes en naissant sont tendres et frêles,

la mort les rend durs et rigides

en naissant les plantes sont tendres et fragiles;

la mort les rend desséchés et amaigris.

 

le dur et le rigide conduisent à la mort ;

le souple et le faible conduisent à la vie

 

forte armée ne vaincra ;

grand arbre fléchira.

 

la dureté et la rigidité sont inférieures ;

la souplesse et la faiblesse sont supérieures.’’3

 

 

 

 

ce n’est sans doute pas pour rien si tchouang-tseu, le philosophe taoïste le plus cher à mon cœur s’est invité dans l’espace bleu entre les nuages sans que je ne m’y attende vraiment. j’ai dû me rendre à l’évidence pendant le montage que le philosophe chinois m’habitait et me nourrissait autant que mes quelques mois népalais. chris marker, mon maître en cinéma parlait dans sans soleil de raccords de souvenirs. pour lui, le film était une matière cérébrale, il pensait qu’il fonctionnait selon la même logique que la pensée : par association d’idées. J’avais écrit il y a quelques mois dans un film consacré à marker justement :

 

 

‘‘je me souviens des conversations à bâtons rompus avec mon frère quand nous étions petits, nous nous étonnions toujours de partir d’un sujet banal et d’arriver ailleurs, complètement.’’

 

 

 

 

l’espace bleu entre les nuages fonctionne ainsi, c’est un enchaînement empirique d’idées et de sentiments. c’est la symphonie d’une année entière qui s’est écoulée entre le moment du départ et le moment où le film a trouvé sa version définitive. ce sont toutes les moments traversés successivement qui lui donnent sa forme. le népal en lui-même, son souvenir mais aussi le temps écoulé durant toutes les étapes de postproduction. c’est ainsi qu’au milieu d’un film tourné au népal et monté en france en 2015 on peut trouver la trace d’un philosophe chinois du IVème siècle avant notre ère. c’est qu’il fait partie de ma pensée. j’ai essayé de rendre ce film souple, comme la vie, courant comme l’eau le long de ma pensée. ce n’est pas un documentaire, ce n’est pas une fiction, ce n’est pas un film expérimental. on le rangera où on voudra. ou on ne le rangera pas. on le laissera flotter quelque part. comme un rêve. ou comme une expérience qui je l’espère sera aussi la votre en tant que spectateur. mon travail, j’aimerais qu’il soit une rencontre, entre vous et moi, entre mes images et vous, entre mes idées et vous. ce que j’avance ce n’est pas un étendard que j’érigerais comme une grande vérité. mais c’est ce en quoi je crois, fondamentalement. ce sont des choses que je veux partager, que je veux crier aussi. et pas seulement dans le désert. ce film est une réaction, une réaction au monde qui m’entoure et que je ne comprends pas toujours. c’est remettre pendant une trente-cinq minutes ce que je trouve important au centre des préoccupations. c’est essayer de changer l’angle de vision, de réfléchir autrement. prendre conscience de la mort c’est prendre conscience de la vie, de son importance, du fait qu’on ne peut pas la perde, que l’on a pas le droit de passer à côté. du moins de mon point de vue. car chacun est libre, même de passer à côté de sa vie si cela lui chante. mais le travail d’un auteur c’est de parler de sa vision, c’est d’utiliser le je et d’assumer sa subjectivité. ce à quoi je me suis employé ici.

 

 

 

 

pendant un long moment durant le processus de montage j’ai cru m’être trompé en tournant le film. j’ai cru que je n’étais pas assez proche des gens, que je n’avais pas filmé assez de souries, assez de gestes, assez de regards. ce n’est peut-être pas totalement faux. ce qui l’est peut être c’est ce doute persistant qui m’assaillait me disant que je n’avais pas réussi à transmettre la rencontre. c’est en écrivant ce texte que je me rends compte. effectivement je ne vous ai pas fait rencontrer aamu, prashant, malashree et les autres mais la rencontre se joue sans doute autre part. entre vous et moi, pendant la projection. ou plutôt entre vous et le film et peut-être entre vous et vous-même. comme je ne peux parler que pour moi, vous ne pouvez comprendre que pour vous. peut-être que l’espace bleu entre les nuages fera jaillir quelque chose intimement en vous. C’est ce que j’espère.

 

 

 

 

 

caen, octobre 2015

 

 

 

 

 

notes

1. okakura kakuzo, le livre du thé, picquier poche, 2006

2.avi mograbi, relevé sur le site : nord-palestine.org/index.htm

3. lao-tseu, tao tö king, folio, 2002.

 

 

 

 

 

 

haut de page

de l'errance